À Rome, Michele Apicella, étudiant de 25 ans, habite encore avec ses parents et sa sœur cadette, qu'il assomme de discours pour se venger de ses frustrations d'adulte non advenu. Le reste du temps, il inflige à sa petite amie Silvia, qui travaille dans le cinéma, des flots de parole tout aussi amers (sur l'état des choses, leur relation, l'art en général et le septième en particulier), ou traîne avec ses copains Mirko, Vito, Goffredo et Cesare, ses alter ego. Sur fond d'affrontements politiques exacerbés par la violence des années de plomb, ces jeunes post-soixante-huitards manifestent envers le monde une exigence inversement proportionnelle à l'activité qu'ils y déploient, dans une Italie où le chômage grandit. Entre deux virées estivales qui tournent court, ils se livrent à de longues séances d'introspection collective qu'ils nomment "autoconscience".
Autofiction
Après Je suis un autarcique, où Michele Apicella apparaissait sous forme d'un despotique metteur en scène de théâtre expérimental, et avant Sogni d'oro, Bianca et Palombella rossa (dans lesquels il renaîtra successivement en cinéaste, prof de maths et joueur communiste de water-polo, toujours souffrant de névrose, voire de psychose, plus ou moins prononcées), Nanni Moretti approfondit dans Ecce bombo un genre unique d'autofiction. Cheveux longs et moustache (vivement sa barbe !), ce phraseur de gauche, incapable de supporter la réalité, et donc de l'affronter, suscite à la fois l'hilarité, l'exaspération et l'empathie. Car la cocasserie de l'autodérision s'accompagne d'un constat plein de lucidité, politique entre autres, sur la difficulté d'être au monde. Si Michele et ses copains rappellent les Vitelloni de Fellini, c'est parce que, comme les "bouvillons" du maestro, ils se paient de mots pour ne pas voir leur jeunesse partir en fumée. Mais dès ce deuxième long métrage, Nanni Moretti affirme la singularité d'un style et d'un humour qui le porteront au sommet. Quant au titre, on peut le voir comme un détournement bouffon de la locution latine Ecce homo ("Voici l'homme"), qui jouerait sur les mots bomba (la bombe) et bombo (le bourdon, au vrombissement parfois importun).